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Dehors

Je ne possède rien. Je ne possède personne. Je ne suis qu’un vecteur. Le monde passe à travers moi comme à travers un tamis. Je choisis l’algorithme pour le transformer. Certains jours, l’algorithme est défaillant. Sans doute suis-je fatigué. Mais à d’autres moments, la magie opère. Il suffit de regarder. Je dis souvent à Billie "Tu sais ce que disait John Cage?". Il répond alors, même si je lui ai cité ces mots cent fois: "Non mais je sens que tu vas me le dire!" Je prends ma voix solennelle et lui sers alors ma phrase fétiche « Il y a de la poésie dès lors qu’on réalise qu’on ne possède rien ». Il me laisse toujours le plaisir de lui répéter mes citations ou mes vers favoris autant que je le souhaite, sans jamais montrer la moindre lassitude ni même une ombre d'indifférence. Je crois même qu'il aime ça. C'est tout le contraire de mon père quand j'y pense.

 

Je n’ai pas choisi grand-chose dans ma vie jusqu’à présent. Les événements sont arrivés les uns après les autres sans que je ne m’en apercevoir vraiment. Je suis né dans une famille pauvre – si on peut appeler ça une famille. Mon père travaille dans une raffinerie. Et ma mère faisait des ménages jusqu’à ce qu’elle tombe des escaliers. Fractures du fémur et entorse à la cheville. On n’a pas pu aller au bout des séances de kiné. Trop cher ! Les médicaments aussi étaient trop chers. Alors son état s’est empiré et elle a du arrêter de travailler.

 

Mon père n’a jamais aimé ma mère. Ça semble assez clair. Il ne l’a jamais battue, enfin, il l’a parfois bousculée. Un jour au centre PMS de l’école, je devais avoir huit ans, une dame m’a demandé si j’avais déjà assisté à des scènes violentes à la maison. Moi je n’avais jamais rien vu. Elle a insisté en disant que parfois on ne veut pas voir des choses qui nous font du mal alors on les transforme dans sa tête. J’ai juste répondu : « Je sais pas ». Pour de vrai, je ne savais pas. Tout ce que je ressentais, c’était le mépris que mon père avait pour ma mère et moi. Un mépris tel que nous devions avoir commis une faute innommable pour le rendre si malheureux et si hargneux. Ses algorithmes à lui devaient être infectés d’un virus. Plus j’étais doux et compréhensif, plus il me détestait. Fallait-il que je me batte avec lui pour être celui qu’il saurait aimer ? Pour lui, j’étais une larve, une tapette, un container de merde. Lui qui avait peu de vocabulaire, faisait preuve d’une créativité surprenante quand il était question de m’affubler des pires quolibets. Il ne m'a jamais vraiment frappé. Comme ma mère. J’ai bien reçu une torgnole ça et là. Un bon coup de poing sur le triceps, pour me rappeler que j’étais un homme, à moi de le prouver! Ca faisait mal sur le coup mais c'était pas bien grave. Le plus violent restait son mépris qui frôlait une sorte de volonté de nous voir disparaître.

 

Et un jour j'ai disparu. Le jour où je lui ai avoué que je serais poète. J'avais quinze ans. Il a cru que je me fichais du monde. Que c'était une provocation. Il a ri pour ne laisser aucune place à un quelconque intérêt pour son fils. Pour la première fois de ma vie, je l'ai regardé dans les yeux. Je l'ai affronté armé de toute mon honnêteté, de mon intégrité, de mon courage et de ma liberté. Il m'a dit que je ne serais jamais qu'un bon à rien. Il ajouté "C'est quoi encore cette connerie? C'est pour ça qu'on t'a nourri et logé? Pour que tu deviennes un saltimbanque à rien foutre?" C'était peine perdue que je lui montre mes notes en français, que je lui propose de venir me voir au spectacle de fin d'année du lycée, ou que je lui ramène mon prix d'éloquence gagné aux interclasses de 2018. Il était le genre d'hommes à penser qu'on ne peut pas vivre avec sa tête mais seulement au prix de la sueur. Je lui ai dit qu'il s'était trompé de fils. Il n'a pas supporté. Il a dû penser longtemps que la peur qu'il nous infligeait à ma mère et moi allait lui éviter sa peur à lui, la solitude. "Tu prends ta brosse à dents et tu te casses". J'ai su que je n'avais que cinq minutes pour dire au revoir à ma mère, pour prendre deux ou trois affaires, après ça il me tuerait.

 

Ce soir là, j'ai téléphoné à Paul, un pote de l'école. Il m'a hébergé. Ses parents ont été charmants. Ils ont cru à une crise passagère. Après un mois, ils ont dû se rendre à l'évidence, je m'étais installé chez eux. Pour leur éviter un inconfort moral, je leur ai raconté qu'un cousin m'avait proposé une piaule, qu'il ne fallait pas qu'ils se tracassent. Et vraiment, je pense qu'ils n'avaient pas la force, ou le courage, de se tracasser pour un demi-inconnu. Emprunts de l'illusion que tout irait bien, ils m'ont dit gentiment "Au revoir", la porte grande ouverte sur dehors.

 

Depuis j'ai froid. Parce que dehors, soit le coeur est sec et il nous refroidit le corps jusqu'à l'âme, soit les températures sont si basses qu'on n'arrive plus jamais à se réchauffer. Billie dit que les gens de la rue sont comme des rochers qui se prennent les vagues de l'océan sans broncher en attendant que le soleil daigne leur accorder quelques rayons de chaleur. Ils espèrent, parfois, mais au quotidien, ils vivent comme si l'espoir n'existait pas.

 

Billie m'a raconté qu'il avait fait de la prison. Il avait écopé de six mois à cause d'une bagarre qui avait mal tournée. "J'étais au café, je déprimais un peu parce que ma femme venait de me quitter. Je ne suis pas un cherche misère mais je ne me laisse pas faire. Un gars qui avait trop bu. On avait tous trop bu. Le gars m'a bousculé. Il connaissait ma femme. Enfin mon ex! Il l'a traitée de salope. J'ai pas apprécié et je lui ai dit de se taire. Il a continué en disant qu'elle avait couché avec un de ses potes. Et là c'est monté d'un coup. Je lui ai balancé ma bière à la figure. Il a répondu par un coup de poing, j'ai pris la bouteille sur le comptoir et lui ai fracassé le crâne, le mec est tombé à terre. Il a plus bougé. Six mois." J'ai demandé si le gars était mort et Billie a répondu qu'il avait juste eu des séquelles. J'ai pensé que c'était dommage qu'un homme aussi doux et gentil se soit pris autant pour une bagarre de café.

 

J'avais fait la connaissance de Billie dès ma première nuit dehors. Il m'avait offert un sac de couchage alors que j'étais allongé sur un banc public et qu'un ciel noir sans étoiles venait de s'abattre sur la ville, couvrant les rues d'un voile froid et humide à vous ronger les os. Depuis, nous sommes amis. Il m'a accompagné au centre dès mes premiers jours dehors, là où l'on peut prendre une douche, prendre un repas chaud, et demander une aide sociale ou se faire soigner.

 

Je n'ai pas oublié d'être poète. Au centre, ils m'appellent Marcus Rimbaud. Ca me fait rire. Ils trouvent gentiment que je perds mon temps à écrire mais ils aiment bien entendre ma prose. Billie, lui, me dit de ne jamais abandonner. On en a souvent parlé. Il sait que je survis grâce mes algorithmes. Que grâce à des mots, à un oiseau qui chante, à un enfant qui rit, ou au soleil dans le ciel, on peut oublier la douleur un instant. Il n'a pas l'air comme ça. La peau de son visage est perforée de cicatrices, ses joues sont couvertes de petits volcans éteints. A bien le regarder, on dirait un vieux parchemin. Cela en dégoûterait plus d'un mais pas moi. Il me raconte sa vie, et je lui écrits des poèmes. Il me dit comment je dois regarder les gens pour obtenir quelques pièces et ce que je dois penser de moi pour rester fier. "Le plus dur dans la rue, dit-il, c'est le regard des gens. Ils ont pitié pour la plupart mais faut pas leur en vouloir. Ou alors ils sont indifférents. Je ne sais pas ce qui est le plus dur." J'ai eu l'idée d'offrir mes poèmes aux gens pour qu'ils n'aient pas pitié.

 

Un après-midi, nous étions assis sous la vitrine d'un cordonnier, sur des cartons. J'avais froid aux mains. Billie m'a proposé ses gants mais j'ai refusé sous prétexte que je ne pouvais pas écrire avec des gants. "Et qu'est-ce que tu vas écrire aujourd'hui?". Je réfléchissais. Je voulais rester dans la joie, ou plutôt dans la beauté. J'étais poète après tout. J'ai soufflé dans mes mains comme pour activer par magie mes algorithmes. "Voilà, dis-je." J'ai retourné le carton pour lui montrer: " Sur le bord de mes doigts, les étoiles ont gelés. La nuit n'a rien pu faire que rester. Toi et moi nous avons rêvé. Du jour où elles s'envoleraient." Billie a regardé sans rien dire. C'est comme si il avait pleuré, je le sais. J'ai mis le carton devant nous pour que les passants me lisent. Certains se sont baissés pour nous donner un sou. Et puis une fille est venue s'asseoir à côté de moi. Elle a dit son prénom "Céleste" comme si elle sortait d'un film d'animation, son personnage était entièrement défini par son allure et sa voix. Elle m'a complimenté sur ce que j'avais écrit et m'a dit que j'étais un romantique. Ca m'a fait plaisir, j'en ai oublié le froid. On a causé un peu, Billie est allé faire une course. J'étais content. A parler avec Céleste, j'avais l'impression d'être dans une vie normale, aussi quelconque que la vie des citadins qui m'ignoraient sous leurs pas. Le sol ne semblait plus si dur. Mes doigts fondaient un peu. Seule ma voix se brisait par moment, je ne savais pas si c'était le fruit de l'émotion ou le froid qui me prenait à la gorge.

 

Céleste m'a demandé depuis combien de temps j'étais dehors. Elle disait aussi "dehors", cela m'a amusé. Je lui ai raconté que mon père n'avait pas supporté que je sois poète. Elle était plus terre à terre. Elle cherchait où dormir chaque soir parce qu'à son âge "les mecs la chopaient direct'". J'ai mis un certain temps à comprendre qu'elle courait un danger bien plus grand que le mien à rester seule dans la rue. Je lui ai proposé de se joindre à nous dans le parking 28, une cachette que Billie connaissait. J'espérais secrétement que Billie n'allait pas m'en vouloir d'avoir partagé son secret.

 

On s'est levé. Je lui ai donné rendez-vous à 19h00, rue du Parlement, près de la bouche de métro. Elle pouvait rester avec moi jusque là si elle en avait envie. Nous pourrions nous promener. Elle m'a dit qu'elle avait une course à faire. "Une course qu'on ne peut pas manquer, tu vois ce que je veux dire." J'ai cru qu'elle se droguait mais non, elle m'a expliqué qu'en échange de vingt euros, elle faisait une pipe à un vieux tous les mardis près du canal. J'aurais voulu lui dire qu'on trouverait une autre manière d'obtenir autant d'argent mais je n'en voyais pas d'autres sur l'instant, et puis elle présentait la chose de manière si pragmatique que j'ai eu la lâcheté de penser que tout irait bien. J'ai fini par lui répéter l'heure du rendez-vous. Elle est partie et j'ai songé à lui offrir quelques vers à son retour.

 

Céleste n'est pas venue au rendez-vous. Je suis resté longtemps sous le réverbère à côté de l'escalier qui s'engouffrait dans le métro, avec les mots que je lui avais écrits sur un set de table trouvé dans la poubelle d’une brasserie. Je les ai relus en espérant qu’il ne lui soit rien arrivé: "N'est-ce pas le jour qui célèbre tes yeux? Ou la nuit qui soulève mes voeux? Je suspends ton nom aux cieux. De sept lettres coulent un aveu. Céleste, comme Dieu, je le veux." J'avais abusé des rimes. Je reverrais ma copie avant de lui offrir le set de table.

 

Billie n'est pas venu non plus ce soir là. La règle c'était qu'il ne couchait pas dans la rue si la météo prévoyait des chutes de température. Il m'en faisait part et nous nous arrangions à l'avance pour trouver un abri. Il ne m'avait rien dit. Ou peut-être avais-je oublié. J'étais bien trop occupé à penser à Céleste pour me soucier de la nuit. Bien trop occupé à revoir mon texte pour songer au reste.

 

Je suis allé m'asseoir dans le parc, près de la plaine de jeux. J'adore cet endroit. La ville se fait absente sous les arbres et les parterres, mais pas tout à fait muette. Juste ce qu'il faut pour inspirer le poète sans le bousculer. Ici on n'est plus dehors. On se sent près de soi. J'ai repris le poème pour Céleste. J'ai trouvé trois autres vers. Mes doigts devenaient plus raides. Un courant d'air flouait ma nuque. J'ai sorti le sac de couchage pour le poser sur mes épaules.

 

Je me suis allongé. J'ai regardé les étoiles. Il faisait très froid et j'ai songé que Billie avait dû me dire qu'il fallait veiller à s'abriter cette nuit. La prochaine fois, j'y ferais attention. Je me suis dit que Céleste devait suivre ce conseil aussi et que je lui dirais demain. Je me suis endormi. J'étais gelé des pieds à la tête. Je dormirais un moment puis je marcherais un peu pour me dégourdir les jambes et me réchauffer.

 

 

J'ai dû oublier de me réveiller. Je suis resté là dans la nuit glaciale. Je ne sais pas trop ce qui se passe dans le corps quand le froid gagne du terrain. A travers la peau, dans les veines. Quand il vous racle les os et finit par figer le sang. Peut-être qu'on meurt, simplement. Peut-être qu'on meurt poétiquement, parce que les étoiles gelés s'accrochent aux doigts. Peut-être qu'on meurt poétiquement, parce qu'on ne sait pas mourir autrement. J'espère que Céleste trouvera mes mots et que Billie saura que je l'aime.


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